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connaître le tarot divinatoire

copyright : J-M. Lepers
Docteur es sciences - Directeur de thèse
Université Paris 7 et Paris 8

Présentation :
Le Tarot divinatoire est constitué d'un ensemble de 78 lames, dont 22 dites "majeures", et 56 dites "mineures". Les lames "mineures" sont organisées en quatre familles (Bâtons, Coupes, Deniers, Epées) de 14 cartes, dont 4 "figures" (Roi, Dame, Chevalier, Valet) et 10 lames numérotées de 1 à 10. Les lames "mineures" ressemblent à peu de choses près à celles de tous les jeux. Les familles ont un sens bien établi (Bâtons : énergie, fécondité, entreprises; Coupes : amour; Deniers : argent; Epées : conflits), mais le sens des lames numérotées varie énormément en fonction des interprètes et des systèmes numérologiques. Il est très difficile de rattacher ce sens à une tradition ésotérique, la plupart des traditions opérant selon une logique mathématique à base 12 (12 étant multiple de 2, 3 et 4, on peut affecter des sens particuliers aux relations d'opposition, de triangle ou de carré, ce qui est une pratique courante et bien établie en astrologie). Les lames mineures ne semblent donc pas porteuses d'un sens traditionnel établi, sauf à les référencer à un système interprétatif externe à base 10. Il n'en va pas de même des 22 majeures.

Interprétation d'un système irrationnel :
Les 22 arcanes présentent un répartition relativement équilibrée des figures masculines et féminines, et, à première vue, un ensemble de symboles correspondant à des situations de la vie ordinaire (l'amour, la mort, les accidents, des hommes et femmes dans diverses situations et attitudes). Elles ne donnent pas, de prime abord, l'impression de faire référence à un système ésotérique complexe et on pourrait en déduire que le Tarot est un système peu mathématisé, à la différence des géomancies, de la Kabbale et du Yi King. Le support lui-même pose problème au non occultiste car le charme très particulier du Tarot réside dans les disjonctions constantes entre le nom, le chiffre et la symbolique du dessin des cartes. Le Tarot ne s'explique pas par une combinatoire ou un ordonnancement rigide, comme la géomancie ou la kabbale; au contraire, il s'agit d'un système qui peut sembler volontairement ambigu. Par exemple, la lame Seize, la Maison-Dieu, représente une catastrophe; drôle de nom pour une catastrophe. Pourtant, la lame Cinq, le Pape, représente le pouvoir spirituel, ce qui peut sembler normal. Mais le dit Pape est accouplé à une Papesse (lame Deux), qui ne fait pas vraiment partie des êtres ordinaires de l'espace religieux chrétien. Ou encore, le Un, qui a généralement vocation à représenter l'Unité du divin dans la plupart des systèmes, est dans le Tarot un "Bateleur", ce qui ne fait pas très sérieux pour une puissance créatrice et organisatrice du monde. Ou encore, l'Amoureux (lame Six), qui pourrait exprimer l'enthousiasme s'il était interprété selon le sens commun, exprime exactement l'inverse : les doutes, les incertitudes.

L'organisation du Tarot n'est sans doute pas réductible à un schéma simple. Il faut pouvoir mettre en correspondance à la fois des chiffres, des noms, des symboles et une tradition interprétative. Chiffres, noms, symboles semblent ne correspondre que par hasard. L'hypothèse selon laquelle l'ensemble du système interprétatif du Tarot, aussi largement répandu et utilisé qu'il l'est, ne serait qu'un collage incohérent d'éléments disparates, serait évidemment tentante si l'on considérait que les expressions de la pensée humaine doivent nécessairement prendre la forme de schémas transparents et bien ordonnés. Cette tentation d'un schématisme dit rationnel est particulièrement forte dans les milieux universitaires, et il n'est pas très étonnant, en l'occurrence, que ce qui s'est défini comme "sciences occultes" ait été condamné aussi bien par les religions monothéistes que par les totalitarismes universitaires qui leur ont succédé.
Plusieurs traditions interprétatives rapprochent les cartes du Tarot de l'"Arbre de Vie", provenant du système de la Kabbale. L'Arbre de Vie et la Kabbale forment un système d'interprétation complet et bien documenté, déjà disponible. Il est évidemment tentant de rapprocher le Tarot d'un système disponible; d'autres traditions rapprochent le Tarot d'une interprétation astrologique, elle aussi bien documentée. De manière très générale, la tendance commune de l'esprit humain est d'intégrer toute donnée dans des systèmes interprétatifs déjà disponibles. En l'occurrence, rien ne prouve cependant qu'il y ait une quelconque relation entre Tarot, Kabbale et Astrologie (les deux derniers n'ayant d'ailleurs entre eux que des relations fort lointaines). Nous préférerons donc considérer le Tarot comme un document brut, incluant une ou des formes structurelles spécifiques que nous allons essayer de mettre en évidence.

Les noms, les chiffres et les icônes :
La numérotation des arcanes fournit déjà un indice simple. Numérotées de 1 à 21, elles ne sont divisibles que par les deux nombres premiers 3 et 7. Cette numérotation suggère donc soit une partition en trois ensembles de sept éléments, soit en sept ensembles de trois. Trois et Sept sont des nombres systématiquement présents dans les descriptions traditionnelles du monde occidental : la division entre un monde matériel, humain ou "incarné", un monde spirituel de l'"âme", et un monde cosmique ou "divin" est une structure générale sur laquelle se sont bâties les traditions et les religions originaires de l'espace égyptien et moyen-oriental, quelles que soient leurs formulations particulières. Le nombre Sept se retrouve souvent dans l'espace hébraïque, et assez probablement dans beaucoup d'autres. De manière assez générale, l'étoile à six branches, plus un point central, ou la semaine de sept jours expriment l'idée d'un cycle. Le rythme des lunaisons permet de les découper à peu près en quatre ensembles de sept jours, et aurait supposé que l'on divise l'année en treize mois de vingt-huit jours. C'est pourtant une division en quatre saisons de trois mois, réglée sur les solstices et les équinoxes, qui a été adoptée. La division en quatre ensembles de trois est essentielle en Astrologie; par contre, il semble bien que la division en trois ensembles de sept soit à la base du système du Tarot. Il semble très difficile dans ces conditions de faire communiquer ces deux espaces dont les bases de calcul sont totalement incompatibles.

Prenons donc les sept premiers arcanes du Tarot. Le Un, ou "Bateleur", représente un jeune homme aux vêtements organisés selon un principe d'opposition de rouge et de bleu (une chaussure rouge, une bleue, etc.), portant un petit bâton rectiligne et un petit cercle, devant une table où sont posés divers objets d'illusionniste. Il signifie un principe de création et de potentialités: on peut facilement l'assimiler au Dieu créateur, le Démiurge, le Un. Le Deux, la Papesse, représente une femme coiffée d'une tiare, tenant un livre couleur chair sur les genoux, habillée d'une robe rouge recouverte d'une cape bleue. Elle représente généralement le principe fécond, la chair, la matrice, la matière. Elle s'oppose bien évidemment au Pape, le Cinq, portant également une tiare plus une canne épiscopale à trois branches, bénissant de la main droite et portant une robe bleue et une cape rouge. Le Pape et la Papesse forment évidemment un couple d'oppositions; la signification du Pape du Tarot, le pouvoir spirituel, opposé à la Papesse, la réalisation charnelle, correspond exactement à la fonction du Pape réel. On notera que la somme du couple d'opposés, Pape et Papesse, donne Sept.

Il en est de même pour un second couple, l'Empereur et l'Impératrice. Le Trois, l'Impératrice, et le Quatre, l'Empereur, obéissent au même code de couleurs vestimentaire que le Pape et la Papesse. L'Impératrice tient de la main gauche un sceptre figurant un globe divisé en trois et surmonté d'une croix, et de la main droite un blason figurant un aigle. L'Empereur a le même blason posé à sa gauche, et tient le même sceptre de la main droite. L'Impératrice signifie l'Esprit (l'Aigle), le mouvement, la pensée, l'écriture, la conception. A l'inverse, l'Empereur signifie la réalisation pratique, la stabilité. Par rapport au couple Pape - Papesse, chacun porteurs d'un seul symbole différent, on peut remarquer que le couple Empereur - Impératrice utilise deux symboles identiques en ordre inversé. Alors que dans le couple Pape - Papesse l'opposition de l'Esprit et de la Matière est totale, dans le couple Empereur - Impératrice chacun s'appuie sur l'un, Esprit ou Matière, du côté gauche,  pour exprimer l'autre par le côté droit.

Le couple d'oppositions se faisant sur la base d'une somme de Sept, l'opposé du Un dans cette structure est le Six, l'Amoureux. L'Amoureux représente un jeune homme en tunique rayée de rouge, de bleu et de jaune, placé entre une femme brune âgée habillée d'une robe rouge à manches bleues, et une jeune fille couverte d'une robe bleue et d'une cape bleue à parement rouge. Au dessus de ce trio, un Cupidon entouré de rayons rouges, bleus et jaunes envoie sa flèche entre le jeune homme et la jeune fille. Cette carte, opposée à celle du Bateleur, exprime en général l'hésitation, la nécessité du choix, ou encore une fatalité opposée à la liberté créatrice.

Les trois mondes :
L'organisation des correspondances se complique cependant quelque peu, du fait que l'on peut penser que les cartes du second groupe de sept ne sont pas totalement indépendantes de celles du premier groupe.

On pourrait imaginer une simple analogie de structure : au Un correspondrait le Huit, au Deux le Neuf, etc. Cependant, les couples produits ne semblent pas porteurs d'opposition faisant sens : ainsi, quel peut être le sens de l'opposition du Neuf, l'Ermite, avec le Douze, Le Pendu ? La relation n'est pas plus claire pour les autres couples potentiels. Ni les noms, ni la symbolique ne nous suggèrent de correspondances.

Par contre, les couples d'opposés donnant pour somme quatorze semblent présenter un sens. Ainsi l'opposition du Un avec le Treize (la Mort), du Deux (la Papesse) avec le Douze (le Pendu). L'opposition du Trois (l'Impératrice) au Onze (la Force) est sans doute moins évidente. Aussi peut-on imaginer que le système d'ordonnancement est peut-être plus complexe.

L'interprétation doit sans doute faire appel au système des trois mondes, commun à la plupart des ésotérismes, ou à la théologie chrétienne de la Sainte Trinité, qui n'est plus familière à la pensée moderne plus habituée à la formalisation dialectique héritée de l'espace grec. Quoique l'on puisse retrouver, dans la formalisation thèse-antithèse-synthèse classique, ou dans la formalisation affirmation-négation-négation de la négation (l'Aufhebung hégélienne), une formalisation qui se prétend logique, mais qui ne se distingue pas radicalement de la vision trinitaire. Il s'agit toujours de poser une "contradiction" entre deux termes supposés antithétiques ( l'Esprit et la Matière, le Capital et le Travail, l'Homme et la Femme, etc.) et de proposer un "dépassement" par l'invention d'un troisième terme imaginaire.

Dans cette perspective, il me faut spécifier la signification des trois groupes de sept cartes, puisqu'il semble que la signification des cartes ne puisse pas être comprise uniquement par les relations internes à chaque groupe, sauf pour le premier. Le second groupe et le troisième sont probablement générés non pas par associativité interne, ou simple reproduction du modèle du premier groupe, mais par relation avec les groupes précédents.

Me référant à mon espace culturel propre dans le domaine, je propose une adéquation entre les trois groupes et la vision trinitaire classique, le premier groupe étant celui des forces créatrices, "le Père", le second étant celui de l'humain, de l'incarné, "le Fils", et le troisième étant celui des forces cosmiques, le "Saint-Esprit". D'autres langages, plus précis, ont cours chez les occultistes, définissant par exemple un "plan astral". La question n'est évidemment pas de savoir quel degré de réalité peut être affecté à ces différents discours. On peut simplement remarquer que la représentation trinitaire du monde est une constante, quelles que soient les querelles sur l'attribution de telle ou telle caractéristique à tel ou tel groupe.

Ce qui est certain en tous cas, c'est que toutes ces représentations du monde sont, dans leur contexte, opératoires. La division trinitaire et géométrique du monde a fourni à l'espace occidental une représentation valide du monde, de même que dans un contexte différent, la représentation binaire telle qu'elle s'exprime dans la symbolique taoïste ou dans le Yi King a fourni un modèle valide et opératoire à l'espace chinois. On ne peut pas douter que ces représentations fonctionnent, ni qu'elles soient constitutives d'une culture. Les ethnologues savent d'expérience que peuvent se créer ainsi des multitudes de représentations du monde et de cultures différentes. Chaque représentation est entièrement valide dans le contexte de la culture dans laquelle elle est utilisée.

Notons au passage que notre représentation trinitaire du monde, incluant à la fois l'idée d'un Paradis, d'une Fin du Monde et celle d'une Apocalypse, ne cesse pas de nous poser problème. La représentation binaire chinoise privilégie à l'inverse l'équilibre des contraires et un cycle de transformations infiniment répété. Je tiens à préciser pour éviter toute éventuelle confusion que la pensée chinoise (taoïsme, Yi King) ne peut en aucun cas être confondue avec le bouddhisme, d'origine hindoue, qui à bien des égards peut être considéré comme un système hybride. Aussi simpliste et réductrice que cette idée puisse paraître, il semble que la différence fondamentale entre les systèmes occidental et chinois tient à une différence dans la base de calcul fondant l'espace des représentations.

 

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